Fermeture du Tango : 4 habitués réagissent et partagent leurs souvenirs

La nouvelle a été révélée par Têtu en ce début d’année et tout le monde est sous le choc : L’immeuble qui abrite le Tango est en vente. En fonction du repreneur, ce lieu emblématique de la nuit LGBT parisienne pourrait bien fermer ses portes. Nous avons demandé à des habitués de nous dire ce qu’ils ressentent. De la tristesse forcément…

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Le Tango, on l’adore ou on le déteste. Dans tous les cas, il ne laisse jamais personne indifférent. Son décor de dancing des années interlopes, Madame Hervé, sa taulière à la verve inoubliable, son madison, ses slows à quatre heures et demi, ou ses soirées à thèmes improbables… On a tous des souvenirs touchants, personnels et puissants du Tango. Julien Poli de l’association Laissez-nous danser !, Nicolas Maalouly des Ours de Paris, Thoai Niradeth qui aime passionnément l’établissement et Max, aka Sweety Bonbon, l’une des drags phénomènes du Tango, partagent avec nous leurs sentiments.

Toute première fois

On se souvient tous de la première fois où on a mis les pieds au Tango. Julien raconte : « Il était 3h du matin quand je suis arrivé au Tango pour la première fois en 2003. Devant l’entrée, façade en carrelage, j’ai cru un instant que je m’étais trompé de lieu et que j’allais entrer dans une boite échangiste (rires). Pendant que je faisais la queue pour le vestiaire, le DJ a passé Vogue de Madonna. Je me souviens encore des garçons et des filles qui reproduisaient la chorégraphie. J’étais tellement heureux d’être dans un lieu qui me ressemblait. J’y suis tombé amoureux et je ne l’ai jamais quitté ! »

Nicolas Maalouly (à droite) avec les Ours de Paris

Nicolas en garde un souvenir mémorable : « Mon premier souvenir, c’est forcément à 11H30 à l’ouverture avec toute la salle qui danse le madison. Perso, je n’ai jamais réussi à suivre le groupe : j’étais toujours décalé ! J’étais aussi très impressionné par les garçons qui dansaient à deux, les danses de salon. Je voulais, moi aussi, danser comme eux, avoir un amoureux qui m’entraine sur la piste mais j’attendais, intimidé, sur le côté… Mon souvenir le plus important, c’est monsieur Katia qui travaillait avec Hervé. Katia (alias Jérôme) avait toujours des idées débiles qu’elle exécutait avec le plus grand sérieux comme un strip tease sur Dalida, par exemple ou encore quand elle avait organisé une soirée qui s’appelait PLUG où elle balançait un plug reliée à une canne à pêche pour attraper les gens dans la salle et les faire monter sur scène pour leur offrir des sex toys… La déco c’était des centaines chaussures à talon accrochées au plafond, trempées dans de la colle puis dans des paillettes roses ! J’ai gardé en souvenir une chaussure de cette soirée qui est accrochée dans ma cave ! » 

Encore un soir

Expliquer pourquoi on aime le Tango n’est pas forcément facile. Pour Sweety Bonbon, drag queen emblématique de la Folle Académie, qu’on a pu voir dans le documentaire Les Reines de la nuit, « c’était de découvrir un endroit de fête animé par une multitude de gens différents et avec de la musique tout aussi différente. J’ai adoré le fait de pouvoir danser les danses à deux, en première partie et ensuite passer à la discothèque où on s’éclatait, on s’amusait jusqu’au bout de la nuit… »

Au vu des témoignages, j’étais loin d’être le seul à avoir comme refuge le Tango. Cela va créer un grand vide dans la communauté.

Thoai précise sa conception du lieu : « Une soirée réussie au Tango est généralement une soirée dont on ne se souvient pas. Ce que je retiens, au-delà du safe space qu’incarne cette boîte à chaussures et à frissons, c’est la bienveillance. Les masques tombent, les frontières sociales et physiques sont abolies. Une insouciance et une légèreté vraiment retrouvées. Le sens original de la nuit. Le bal est sincèrement populaire dans ce que le terme a de plus aimable et chaleureux (je ne peux me résoudre à en parler au passé). On y frotte les épaules de gens de la mode que personne n’observe. S’y bousculent gentiment une poignée de filles et beaucoup de garçons plus ou moins sensibles, issus de tous horizons. D’accord il faut faire la queue, d’accord il n’y a pas toujours de glaçons dans nos verres, d’accord le concept de basses reste encore hypothétique. La qualité de la fête au Tango est ailleurs : elle se loge dans les sourires entre habitués, dans les lip-syncs improbables sur France Gall ou Dua Lipa… »

Thoai (à droite)

Pour Julien, le Tango est à l’origine de sa passion : « C’est là que j’ai découvert une passion pour le Cha Cha Cha, le Tango, le Rock etc. C’est aussi grâce à Hervé et la famille Carcassonne [NDLR : Les propriétaires des murs ] que j’ai pu devenir prof de danse et monter mon école. »

Nicolas nous dit pourquoi il aimait le Tango : « Parce qu’il y avait un côté un peu “comme à la maison“, un coté à la va-vite mais très passionné, très « on se lance, on y va ». Ce n’est pas pour rien que les dimanche, les assos organisaient leur tea-dance là-bas. Madame Hervé et Youssef tenaient beaucoup à cette invitation. D’ailleurs, les Ours de Paris y organisaient chaque année, le Noël des Ours depuis 2014…  Les Ours et leurs amis ont pris l’habitude de s’y retrouver avec plaisir et ça finissait toujours torse poil sur la piste de danse.  Et cela était à la fois, différent mais familier, de montrer nos corps de “gros pédés“ là-bas… » 

Julien Poli

Je suis malade

Quand la nouvelle est tombée, nos témoins ont encaissé avec difficulté l’information. Pour preuve, Julien qui ressent « une grosse tristesse« . « C’est 15 ans de ma vie qui s’effacent. 15 ans où j’ai foulé les planches de ce parquet, où j’ai abimé mes chaussures de danse, où j’ai amené mes élèves à faire leur premier pas de valse… Un lieu qui m’a permis de rencontrer de belles personnes, foncièrement humaines et attachantes… Un lieu chargé d’histoire et d’émotion. Au vu des témoignages, j’étais loin d’être le seul à avoir comme refuge le Tango. Cela va créer un grand vide dans la communauté. »

Sweety Bonbon nous raconte : « Quand j’ai appris la fermeture, j’ai eu beaucoup de peine car j’ai fait mes premiers show là-bas, parce que l’équipe me plaisait beaucoup. J’ai appris énormément de choses notamment aux côtés de Meziane [NDLR : ancien bras-droit de Madame Hervé qui nous a quittés en 2018] Et je ressens de la tristesse de savoir qu’un lieu si emblématique fermait ses portes… »

Sweety Bonbon (à gauche) et Youssef, alias Miss You, (à droite)

Thoai perçoit déjà des manques : « Je vais regretter ne plus faire la bise à la dame de la caisse à l’entrée, demander des nouvelles du quartier à Madame Hervé, complimenter la tenue de Miss You. Merci à tous pour le madison de 23h et les slows de 4h30. Merci enfin de m’avoir permis d’y rencontrer mes trois meilleurs amis… »

Quant à Nicolas, il s’est dit : « On ne dansera plus jamais. C’est la fin d’une époque.
Nous n’aurons plus de soirées dirladirdalida, plus de bals des célibataires (avec le fameux mur a message via des numéros qu’on portait sur nos tee-shirts), plus de bals des travs, la soirée la plus amusante au monde où se mélangeaient pro et amateurs du travestissement… Rien, plus rien, il ne reste plus rien…
 »

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